... MAIS ELLE PERDURE, LA FOLIE

photographie: mat jacob
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jeudi 30 mai 2024

EPAVES (cauchemar)

  La curiosité me tient éveillée devant un visage d'homme: peau trouée, défoncée, à gros grains - mais blanche, mais livide; le crâne plat, le front couvert de chanvre; le nez, la bouche tuméfiés... L'oeil au regard absent - margelle, puits, sans couleur et sans choc - horizon parfait où je m'avance, où je m'abîme, tandis qu'un rayon X me passe par-dessus la tête.                                                                                               Je m'efforce de croire que l'image est mal au point; je resserre, je dilate,  je tripote le diaphragme étonné de mes yeux...                                                                                                                                                       Un silence est entre nous, une obstination. Ce doit être mon père. Il s'efforce pourtant de comprendre et moi de nous convaincre - lui, mon propre coeur et cet homme... Mais je n'ai pas plus tôt senti céder, craquer ma destinée, ramené sur moi l'infini, vu dans l'abîme adverse un cran d'arrêt - bref: le déclic du désir - que je tourne et fuis, criant, crachant mon âme, niant et reniant ma conquête, injuriant mon étoile.                                                                                      (...)

Extrait de Aveux non avenus, Claude Cahun, Mille et une nuits, p.151





mardi 19 juillet 2022

à quoi t'en tenir...

 

 

in  Ecrits, Claude Cahun, Jean-Michel Place éditeur, p.283

samedi 19 février 2022

Histoire de l'oeil/La part du feu

 Il faut en finir. 
 Frapper en plein visage, en plein centre de l'âme, au coeur de l'oeil - du seul qui compte (mon oeil droit, de naissance, est un miroir sans tain.) Frapper au plus visible: en plein noir de la pupille dilatée. Et pour ne pas rater son coup, devant la glace grossissante... 
 C'est presque fait déjà. En somme, il ne reste plus que le bout crispé du doigt, la gueule ronde prête à hurler quand bondira la balle - et le but, la proie, la peur, le cercle d'ombre s'élargissant... 
 Pour la première fois, les belles petites images convexes, les enluminures de l'oeil, les miniatures innocentes du monde, les faibles représentants de l'espace, les reflets, ont cessé d'être. Ce que je vois là-dedans: cet abominable trou qui saigne, vient du temps, de moi, de l'intérieur. 
 Une main retombe, molle. 
 L'intensité, la honte, pouvaient suffire: s'il n'est pas mort, il n'en vaut guère mieux. L'oeil droit dédaigné, rageur, jette son encre sympathique - et l'oeil gauche renonçant à soi-même, à la pourpre, aux prodiges, n'ose enfin se regarder. 
(p.424) 

 Sitôt connus, tour à tour bêtes féroces, ils se déclarent contre mon trésor le plus précieux. Contre l'unique innombrable. Contre mon indéfinissable raison d'être. Je leur fais pourtant la partie belle. Mais leur soif de proie ne peut être apaisée; mais leur faim de ma chair est insatiable. Ils n'y mettent pas la moindre méchanceté. C'est seulement trop fort pour moi. 

 Je les sens vite venir. Un geste, un mot, un rien - la plupart du temps indirect - me les décèle. Ils se gorgent de mes larmes. Ils ne me laissent pas même de quoi souffrir. Je n'ai le coeur de pleurer qu'après les avoir fuis. 

 Chers Inconnus, gardez bien vos distances: Je n'ai que vous au monde. 
 "Et moi ? Moi?..." crie quelqu'un: moi-même. 
 Mon beau devenir, ce renfort inespéré m'arrive. Présent déjà passé, toi qui m'échappes, encore un instant de répit... 
 Pourvu qu'il ne soit pas trop tard. 
(p.432) 

 Extraits de Ecrits,  Claude Cahun, Jean-Michel Place éditeur

dimanche 20 août 2017