... MAIS ELLE PERDURE, LA FOLIE

photographie: mat jacob
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samedi 18 novembre 2023

la lie (aussi) :::

passager ici-bas sans cesse em 
barassé de pensées serviles 
si écrivant je ne trébuche 
autant qu'à la nuit où rien n'advient 
retourner claudicant pas à pas piétiner 
le rien diluvien et disperser sa masse 

le verre où lentement se fêle la 
fente de la bouche appelle en sa 
percée un semblant de sang noir 
si écrivant je ne me foudroie pas 
qu'un feu volé au ventre de l'enclume 
révèle aux os le secret des tympans

Extrait de animal errant, retour d'abattoir, Claro, p.122, Flammarion 


jeudi 28 juillet 2022

Précipité 2

 crâne boite noire     ensemble vide devenu bête tapie    disant      je regarde la mort     magnificence effondrée     sa dissoute présence à mes côtés     je sais la vie prudemment étanche     farce aphone au fond du sensible     trait obstiné entre les morts du monde    las     patients     plus aptes à supporter la danse     sa mortelle panoplie     memento mori     qui dira sa propre mort     illusion des forces génitrices     la face blême écrivant des corps     écrivant vertical enfin en suspens     mort-vivant mi-néant     que faire de notre vulnérabilité     théâtre de l'absence dans cette fosse     si les objets sont inquiétude la page panique     aveugle     sans sons     écrivant écrivain former des pleurs     suis-je ses coutures     pitié     on a vu cela     hors ces trous     un crâne     antre de solitude     parmi les gisantes les oubliées     bulle d'air pareille à celle de l'enfer     flammes de l'être     vestige dans les ténèbres     une voix     une ombre dans le silence     mânes familiers     spectres voués aux résurgences     vivant en vain j'invoque

         extrait de Sous d'autres formes nous reviendrons (Seuil/Fiction & Cie) pp 63/64 Claro  

mardi 1 décembre 2015

Tu connais cet état...

  Un matin, Antoine retrouva ces trois mots sur ses lèvres, balbutiés par le sommeil après avoir traversé saharas et océans, chaque syllabe - loué ! - encore imprégnée - soit ! - d'un parfum douceâtre - Dieu ! - qui était peut-être celui du jardin dont il avait été chassé, un jardin qui dans sa mémoire s'appelait encore Pont-Saint-Esprit. Il n'avait pas assez loué Dieu, apparament, préférant adorer une fausse Vierge qui ne serait jamais sa poupée. le réveil indiquait cinq heures dix. Sous ses fenêtres, un camion pila dans un grincement de pistons, et les éclats de voix des éboueurs chassèrent définitivement les bruits pasemés de la nuit. Ses draps, sur lesquels la couverture faisait boule, collaient à son corps transpirant.
  Une image se forma alors devant lui, sur le mur, ou sur sa rétine, il n'aurait su le dire, une image si saccadée dans sa manifestation qu'elle en était presque gaie. Comme au temps du pain maudit, quand il lui suffisait de mâcher un quignon pour décrocher de tout. Un visage ? une fleur ? les deux à la fois, par intermittence ou fusion ? Une ouverture apparut dans la vision, aux bords imprécis, d'où sortit un souffle rauque et, oui, visible, qui aussitôt y retourna, mais pas seul, avec un peu de lui, d'Antoine, mais sans douleur. Bouche rebelle au sein d'une autre bouche, la fisure se mit à tourner, et le mouvement concentrique l'aspira un peu plus, lui dont les membres semblaient exclusivement composés de sable humide. Puis le voyage devint violence, il ne fut plus question ni de vouloir ni de pouvoir, de nouvelles combinaisons entre le monde et lui prirent le relais de sa conscience. Souvenirs et prémonitions comme autant de figures géométriques, toiles tissées hors les lois de la perspective, fantaisies arachnéennes, variations radieuses, vibrantes, avec pour seule ambition la tombée des masques, l'étreinte de la gloire et le décollement des sens. loué soit dieu, vomit-il par à-coups après s'être levé précipitamment, tandis que le battant frappait les deux cloches de son réveil pour annoncer qu'il était midi.
© Patrick Imbert

extrait de Tous les diamants du cielClaro, Actes Sud, pp. 143/144

vendredi 30 mai 2014

& co...

45

  Les voies de l'obsession sont malheureusement pénétrables et, une fois que notre grappin mental a trouvé prise dans une substance point trop évanescente , rien ne peut le dissuader de se retirer sans arracher dans son recul quelques lambeaux à la trop lente putrescence. Méduse avait beau se dire, au cours d'apartés friables comme une croûte taquinée par l'ombre, que le lecteur n'avait ni l'évidence du ghost-sniper ni l'attrait indéniable de sa résistance, elle ne se lassait pas d'imaginer l'instant où, ses lunettes ôtées, elle imprimerait sur ses rétines sottement dilatées la double violence de son secret. Elle se ravisait alors, et se disait que, plutôt que d'éperonner de front cette amusante proie, elle laisserait son regard vagabonder à la périphérie du visage, frôler les sourcils, glisser sur les paupières, se concentrer sur le nez puis faire le tour de la bouche. Elle prendrait son temps. Elle lui prendrait son temps comme on gaspille les dernières minutes d'un mourant en propos rassurants. non, cela ne ferait pas son affaire. elle demanderait au lecteur de lui ôter lui-même ses lunettes - et tandis qu'il s'interrogerait à ridicule et haute voix sur la couleur de ses yeux; étaient-ils bleus, noirs ou, qui sait, vairons, elle s'autoriserait un filet de rire, à peine corrosif. Puis: zap ! Et pourquoi pas: re-zap !


photo: Olivier Roller

in Bunker Anatomie, Claro, pp 90/91, Verticales