... MAIS ELLE PERDURE, LA FOLIE

photographie: mat jacob
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vendredi 3 novembre 2023

Sortir de la poësie.

 Le polychrome. Ca peut être une solution. Tout ramener à des standards. Les années cinquante. Soixante. Soixante-dix. Le tout dans un emballage cartonné format raisin ou demi-raisin (tu arrives à caser une douzaine de dépouilles sur deux niveaux, tu tartines, une série de croisillons pour éviter les frottements, ça peut voyager sans problème). Mais vous êtes deux dans la pièce et l'autre a une tête à vouloir changer de place sur le canapé, ou même à changer de canapé. Il est prêt à tout pour créer une situation nouvelle. Il y aurait d'autres meubles, il les inclurait dans ses combinaisons. Il essaie de te donner une idée de la chose: ici, ça et ça; derrière, ces deux-là; celui-ci un peu en retrait sur la gauche, ou bien  un assortiment mais alors des plus petits; et le canapé le long du mur. Il s'accompagne d'une série de gestes, il gonfle les joues pour mimer l'effort, la concentration. Toi, au contraire, en ce lieu où tu as vécu de vrais moments de qualité, si tu avais à t'étendre ou à t'asseoir, tu mettrais une alèse. Alors le côté pratique, les masses, les détails chiffrés, ça t'est égal. Pour le haut du corps, vous avez hérité d'un stock de Maillots Respirants™ pratiquement neufs (portés par des sportifs professionnels non sélectionnés ou éliminés dans les poules ou les phases préliminaires). Vous pouvez en changer à tout moment. L'autre en enfile jusqu'à trois ou quatre épaisseurs. Toi, deux. Ainsi le dos est bien protégé, les épaules ressortent, les salières sont mises en valeur par la minceur des bretelles, tandis que le short, en bas, dégage et révèle abondamment les creux poplités. L'autre crée des effets de volume que tu n'obtiens pas, mais ça reste approximatif, mal pensé, agencé par le hasard. Il a l'air de sortir à moitié nu d'une cabine d'essayage. Il se tortille. Il manque de naturel. "Ce n'est pas ça du tout ! Brouillon, trop brouillon !" On voudrait saisir les qualités apparentes et intentionnelles du plan, qu'on ne pourrait pas. Il ne comprend pas que son rôle consiste à définir le tien, et le tien à l'en empêcher. C'est pour ça que vous êtes là. L'histoire de l'emballage et du canapé n'était qu'un leurre. 

Extrait de Câble à âmes multiples, Dominique Quélen, Fissile, pp.44/45  

mardi 31 octobre 2023

Ø

 Au début. Ou au milieu. En fin. De là à là et à la limite de la vie même. Là où on est présent. Est-ce si sûr ? A quoi est-on à chaque heure ou instant présent dans la vie ? A cet instant là. Autre chose. Un état différent. Qui s'arrête se précède. Qui va et vient ici se suit de près. A la loupe. C'est mort comme tout au milieu. Mort et accompli. La moitié qui suit reproduit ça et ce qui précède. On pressent qui va être en état d'être. L'autre ne sera pas cet autre mais dans le même instant le même. Chaque moitié soudée à l'autre qui est déjà froide. On passera une vie à trimballer la chair. Chair de frère au milieu du dos puis au.

(p.65)

La peau qui ne couche pas est de l'os devenu poussière ? Ou sur elle ? Sur la poussière ? Tranche ou non et nous aurons le dos renvoyé dos à dos ici. De quoi ? Est-ce donc qu'une livre d'ordure est comparable à un demi-kilo l'avoisinant ? Image nouvelle de l'égalité ! Ta vie sera ta vie jusqu'à la fin. Nulle vie n'a pas été ta vie. Elle a de ta vie l'image parfaite et l'image en est à l'image qu'est ce qu'en livre ta vie avec ce que l'image de ta vie a à dos tel un sac. Le frère mort. Et qui ne tranche ni ne délie la fraternité sur toi. Poussière d'un résidu de fausse couche. Bon. Cache-la.

(p.107)

Extraits de Revers, Dominique Quélen, Poësie/Flammarion

vendredi 16 septembre 2022

J'emmagasine

 (...) Je me pends à l'envers, traverse à toute allure la moitié de mon corps en remontant à partir de la tête  et m'arrête entre l'entre-jambes et l'entre-fesses où j'entre dans la seconde moitié. Je coule mes mains en présentant les paumes au-dessus dans l'orifice arrière. Je me poste à l'extrémité de mon doigt le plus long à gauche comme à droite et j'observe. Je retire le contenu de mes oreilles pour y placer un maximum de matières que je laisse reposer. Je décolle tout le pourtour du haut des épaules pour y glisser le bas de mon corps et je fais des mouvements. J'abaisse mes genoux jusqu'à mi-mollets. Je tords ou plie soigneusement le bord mou de mon oreille pour obtenir un effet de volume et le rendre plus rond, plus charnu, plus malléable. J'obtiens un  agencement plus harmonieux des muscles et des nerfs en passant vite fait derrière les uns et les autres une main trempée dans des liquides. J'observe un canal ménagé dans l'épaisseur de la paroi abdominale en m'y enfonçant la tête la première et en laissant derrière moi tout un tas de saloperies. Je range avec soin l'arrière et le dessus de mon crâne à l'intérieur de mes joues. J'expose en y mettant les bras jusqu'au coude un endroit brûlé de mon épaule où la peau se déchire. Je donne à mon regard un aspect huileux. Je plaque un morceau de mon dos contre ma figure puis celle-ci entre le dessous de la peau de mon ventre et la paroi externe de mon estomac. J'introduis tout ou partie de mon bras dans l'intervalle entre deux orteils de mon pied indifféremment gauche ou droit. Je retire du milieu de mon crâne en partant du haut l'équivalent en poids d'un petit corps comme on en a dans les premiers moments de la vie. Je réduis la densité des matières à la jonction de l'épaule et d'une partie plus grasse et plus renflée du biceps. Je redéfinis plus nettement la limite entre l'épaule et le bras. J'écrase et gonfle alternativement les deux yeux. Je recentre toutes les extrémités de mon corps en les enroulant. Je mets mon oeil droit dans mon oreille droite, mon oreille droite dans ma bouche, ma bouche dans mon oreille gauche, mon oreille gauche dans dans mon oeil gauche et mon oeil gauche dans mon oeil droit, puis j'annule tout pour effectuer l'opération inverse. Je crée des angles pour entraver la circulation des fluides. Je redirige vers les parties basses de mon corps ce qui se serait naturellement répandu dans les parties hautes par l'effet de la dynamique interne. Je mets sous ma peau les boutons qui étaient dessus. Je place dans d'autres sacs urine et excréments sur le point d'être évacués. J'emmagasine. Je stocke. Je m'arrange pour ce qui était en quantité suffisante soit en surplus et crée une aspiration et des courants nouveaux en ménageant des issues là où il n'y en avait pas. Je nettoie à la main les organes vides et avec des lingettes les parties désertes de mon corps. Je classe et range autrement les os du bas de mon corps. J'organise ma main. Je verse et répands des larmes par d'autres voies que mes yeux. Je plie et déplie ma langue à volonté.                                         

Extrait de J'entre in quélen = enqulé (éditions louise bottu) pp45/49 Dominique Quélen