... MAIS ELLE PERDURE, LA FOLIE

photographie: mat jacob
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samedi 27 mai 2023

Obstination d'une vie

(...) 
ne peut être qu'un homme 
et voici la chose terrible la chose vraie 
hors de lui rien ne change 
il revoit le vieux pays porteur d'air sombre 
et le besoin d'avant l'histoire le reprend 
le besoin des signes mais la terre est nue 
sa gratuité crève les yeux 
il ne traîne à la surface 
que les squelettes d'une affaire basse 
et violente 
(...) 

 in La Chute des temps, Chant un, Bernard Noël, p.29, Poësie/Gallimard

lundi 9 mai 2016

Tandis que nous

3

affoler l'angoisse la douleur

caves sous la loi
on déconstruit de l'homme
un clou dans le sexe
pour ramoner l'urètre
suce-moi ça

d'autres sortent leur langue d'un coup
étranglés pour voir la grimace

riant de leur propre rire
ils tranchent la peau du front
et tirent
nous pelons disent-ils

crier frapper étriper
actes raisonnables
ripostes quand terrorisme


in Sonnets de la mort Bernard Noël (Fissile) p.15



mardi 19 mai 2015

Falloir savoir...


  Le regard est ironique, la voix neutre. Ils tarissent les images, et toute mon intention va dès lors vers la pièce. Je sens que le temps vient, c'est-à-dire que je percois  un rapport en train de s'établir entre les êtres et les choses ici en présence, de telle sorte que chacun va former l'un des mots d'une phrase à laquelle le temps travaille justement à donner verbe et sens. Le temps va me prononcer, m'accoupler avec les autres. Je m'immobilise, je me prépare à être absolument le signe de moi-même. Mais la chose, avant que je ne commence à me l'annoncer, a déjà commencé: c'est un frémissement, là-bas, une ondulation plus vive, une approche. Et parmi les mots que nous sommes, c'est exactement comme si le présent se dressait - comme si le présent bandait pour nous tenir enfilés les uns aux autres dans la partie carrée de l'objet et du sujet, du lieu et du temps. Là-bas, donc, la chose a commencé: une reptation parmi les poils, un surgissement qui me surpend au point que ma conscience voudrait bien tout à coup arrêter le temps et s'arrêter elle-même; mais non, cela se rapproche, inexorablement; l'espace se creuse le temps se gonfle: il va falloir savoir.

in Le Château de Cène, p.67, Bernard Noël, L'imaginaire/Gallimard

samedi 25 octobre 2014

Le mental est sans paupière


  L'homme est cette nuit, ce Néant vide, qui contient tout dans sa simplicité indivise: une richesse d'un nombre infini de représentations, d'images, dont aucune ne lui vient précisément à l'esprit, ou (encore) qui ne sont pas (là) en tant que réellement présentes. C'est la nuit, l'intériorité - ou - l'intimité de la Nature, qui existe ici: - (le) Moi-personnel pur. Dans les représentations fantasmagoriques, il fait nuit tout autour: ici surgit alors brusquement une tête ensanglantée; là, une autre apparition blanche; et elles disparaissent tout aussi brusquement. C'est cette nuit qu'on aperçoit si l'on regarde un homme dans les yeux: on plonge alors ses regards en une nuit qui devient terrible; c'est la nuit du monde qui se présente  alors à nous.
  Je regarde la nuit qui fait de ma fenêtre une pupille énorme et terrible, et je jette le livre dans ce trou.
  Maintenant, je suis seul.
  Maintenant.

in le 19 octobre 1977, p.21, L'Imaginaire/Gallimard