... MAIS ELLE PERDURE, LA FOLIE

photographie: mat jacob

samedi 28 octobre 2023

Respiramment

 Et la porte est étroite. Parce que, vous avez remarqué, le seul fait de dire notre grand besoin d'air, ou de se l'entendre dire, des fois ça nous suffoque; on s'époumone à vouloir respirer, à avoir à le demander, et le rendez-vous de la parole, comme de la pensée, avec l'état intoxiqué du monde suffit parfois à consumer les parlants. 
 Ici comme ailleurs, se défendre c'est prendre le risque de s'épuiser encore un peu plus. Or trouver à rendre les coups viendra forcément d'un corps vivant, c'est-à-dire d'un corps enfin respirant, qui cesse de s'abîmer. (C'est peut-être comme ça aussi qu'on pourrait regarder le mouvement des Gilets Jaunes: les gens avaient, ont à faire entendre l'évidence de quotidiens asphyxiés, et souvent ils ont perdu beaucoup juste en se défendant contre la situation économique et morale qui leur est faite; ce que beaucoup ont gagné pourtant, c'est un certain goût de l'action solidaire, de l'importance de politiser leurs épuisements, et de la parole vraie, fraternellement échangée - la parole qu'on ne prend pas forcément pour apparaître, mais pour "être vivant et le savoir". Cette parole a vite été reprise évidemment, mais l'expérience d'avoir parlé-respiré cet air-là est imprenable: le bonheur qu'il y aura eu à parler, se parler, et, parlant, entre-vérifier une humanité, est imprenable. "Ce ne sera désormais plus vivre que vivre en aliénant sa parole") 
 On entend pas mal de gens parler d'appel d'air, émancipation, souffle commun; mais pas tant que ça qui parlent en vue du respirable, qui parle respiramment; qui en parlant puissent ouvrir un peu les vannes, pousser la porte, soulever le souffle sans le garder pour eux ni faire gentiment la leçon - sans vouloir clouer le bec à peu près à tout le monde et arrêter le flux vivant de la conversation.

Extrait de Respire, pp 110/111, éditions Verdier, Marielle Macé 

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