... MAIS ELLE PERDURE, LA FOLIE

photographie: mat jacob

mardi 19 mai 2015

Falloir savoir...


  Le regard est ironique, la voix neutre. Ils tarissent les images, et toute mon intention va dès lors vers la pièce. Je sens que le temps vient, c'est-à-dire que je percois  un rapport en train de s'établir entre les êtres et les choses ici en présence, de telle sorte que chacun va former l'un des mots d'une phrase à laquelle le temps travaille justement à donner verbe et sens. Le temps va me prononcer, m'accoupler avec les autres. Je m'immobilise, je me prépare à être absolument le signe de moi-même. Mais la chose, avant que je ne commence à me l'annoncer, a déjà commencé: c'est un frémissement, là-bas, une ondulation plus vive, une approche. Et parmi les mots que nous sommes, c'est exactement comme si le présent se dressait - comme si le présent bandait pour nous tenir enfilés les uns aux autres dans la partie carrée de l'objet et du sujet, du lieu et du temps. Là-bas, donc, la chose a commencé: une reptation parmi les poils, un surgissement qui me surpend au point que ma conscience voudrait bien tout à coup arrêter le temps et s'arrêter elle-même; mais non, cela se rapproche, inexorablement; l'espace se creuse le temps se gonfle: il va falloir savoir.

in Le Château de Cène, p.67, Bernard Noël, L'imaginaire/Gallimard

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